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«Les intellectuels face au développement» par Mgr Martin Bakole wa Ilunga
Ce texte est tiré d’une conférence
donnée à la paroisse universitaire St Marc de Kananga (Kasaï Occidental), le 25
mars 1984, par l’évêque de la ville, Mgr Martin Bakole wa Ilunga, dont les amis
viennent de commémorer le troisième anniversaire de son décès.
Ce texte
faisant partie d’un héritage national, nous a été envoyé par un ami scheutiste,
ancien collaborateur de l’ancien Évêque de Kananga, qui pense qu’il est important
à tout intellectuel, quel qu’il soit de se mettre au parfum des pensées de cet
homme, auteur de ‘chemin de Libération’, aux Éditions St-Paul.
Mgr Bakole, Grand penseur, mais avant tout homme de terrain, a inscrit tout son itinéraire pastoral dans les actions de développement de son archidiocèse. Il fut l’un des initiateurs du projet d’électrification du Kasaï, par la construction du barrage de Katende. Mgr Bakole a introduit la culture du soja au Kasaï et il a construit plusieurs dizaines de salles de classe, des centres de soins et lieux de culte.
Selon Mgr Bakole wa Ilunga, un intellectuel, digne de ce nom, devrait être «un homme qui emploie son intelligence et tout son savoir et sa culture pour voir clair dans la réalité, pour communiquer aux autres ce qu’il a vu et compris, pour transformer la réalité, en communion avec d’autres, en vue de la réalisation d’une vie et d’un monde où tout homme, dans toutes ses dimensions, peut vivre pleinement».
Cette définition correspond parfaitement à la personnalité de l’archevêque de Kananga pour lequel les problèmes de développement de notre pays étaient devenus une passion. Ce prince de l’Eglise a clamé sa révolte devant la misère de son peuple. Il trouvait «de plus en plus insupportable que la grande masse de notre population gémisse dans la misère dans un pays aux potentialités inouïes, parmi les plus riches du monde (...) privilégié du Créateur (...)».
D’où, son appel pathétique aux intellectuels congolais qui devraient, selon lui, «être de véritables agents de développement, hommes de métier, conducteurs d’hommes, (...) eux qui devraient être capables d’exploiter ces richesses potentielles immenses et les mettre à la disposition du peuple...».
L’appel de Mgr Martin Bakole wa Ilunga demeure plus que jamais d’actualité. C’est une invitation à une réflexion et une prise de conscience par l’intellectuel de ses tâches et de ses responsabilités en rapport avec le développement du pays.
Nous maîtrisons fort mal la société dans laquelle nous vivons. Que ce soit au simple niveau domestique ou à l’échelle des grandes institutions de la nation. Nous avons fini par trouver normal que l’électricité et l’eau ne soient pas garanties de façon stable (...), que l’on ne soit pas payés à la fin du mois, que le retraité ne reçoive pas sa pension à la fin du mois et que l’on entre ou sorte de prison selon ses relations ou capacités financières et non selon un jugement impartial.
Notre pays est entré dans une situation où les modes de vie traditionnelle ont été remplacés, sont remplacés et seront remplacés par les institutions, structures et styles de vie relevant de la modernité, telle que celle-ci se manifeste à l’échelle planétaire. Enumérons, à titre d’exemple, quelques éléments de cette modernité : un mode de vie caractérisé par l’emploi généralisé de l’écriture, des moyens de communication de masse et, de plus en plus l’informatique. Une évolution où l’impact des structures de l’Etat et, en général, de la bureaucratie (non au sens péjoratif) devient de plus en plus grand. Une vie largement dictée par l’économie monétaire et les possibilités offertes par l’industrialisation de la production. Une urbanisation grandissante et un exode rural correspondant. Enfin, l’intervention de plus en plus large, par le biais de la technique et de la technologie, dans les différents domaines de la vie. Sans doute, au Kasaï, nous n’en sommes pas encore au point où les petits gamins s’amusent avec les jeux de mini-ordinateur, mais l’évolution semble bien irréversible sur ce point comme sur bien d’autres.
J’évoque cette évolution non pas pour suggérer que le développement se situe dans la modernité comme telle. Nous savons que cette modernité se présente comme fondamentalement ambiguë. Il n’y a donc pas question d’émettre un jugement de valeur unilatéral. Qu’on pense par exemple à l’industrialisation ou la technologie. Dans les pays où leur influence est prépondérante, elles ont sans aucun doute enlevé une série d’aliénations, mais elles en ont créé peut-être autant d’autres. C’est pourquoi la technologie, l’industrialisation, l’enseignement généralisé, la croissance économique et - en général - l’ensemble des produits et services de la modernité ne sont pas à confondre avec le développement. Et une chose est certaine : pour que ces éléments de la modernité soient des contributions réelles au développement, il faut qu’ils soient maîtrisés.
Or, il saute aux yeux que nous maîtrisons fort mal la société dans laquelle nous vivons. Que ce soit au simple niveau domestique ou à l’échelle des grandes institutions de la nation. J’en donne quelques exemples pour stimuler votre imagination.
- Nous vivons dans une économie monétaire et nous manipulons l’argent mais nous sommes incapables de mettre sur pied une gestion où l’équilibre entre besoins et moyens de les satisfaire est garantie, où la prévision dirige les dépenses et où les amortissements des investissements sont intégrés dans la gestion.
- Nous avons des institutions financières comme dans la plupart des pays dits développés, compte-chèques postaux, caisse d’épargne, banques, etc... mais c’est tout un problème s’il faut envoyer, de façon sûre et rapide et sans trop de pertes, mille zaïres de Kananga à Lubumbashi !
- Nous disposons bien de tout un parc d’informatique pour le paiement des agents de l’Etat, de l’enseignement, etc... mais c’est chaque mois tout un problème pour que chacun reçoive en main son salaire.
- Le Zaïre est doté de toutes les institutions, structures et moyens pour faire fonctionner, d’une façon convenable, la vie en commun. Mais, nous les maîtrisons si mal que nous avons fini par trouver normal que l’électricité et l’eau ne soient pas garanties de façon stable, qu’un simple voyage devient une aventure aux surprises et risques innombrables, que l’intérieur du pays soit coupé des villes faute de routes dignes de ce nom. Nous avons fini par trouver normal que l’on ne soit pas payé à la fin du mois, que le retraité ne reçoive pas sa pension et que l’on entre ou sorte de prison selon ses relations ou capacités financières et non selon un jugement impartial.
- Nous avons fini par trouver normal que des appareils techniques de toutes sortes, achetés souvent au prix de grands sacrifices, tombent en panne et se trouvent hors d’usage à peine fini le temps de leur rodage. Nous aimons les nouveautés, les «lancements», mais nous négligeons l’entretien. Les maisons se détruisent progressivement sans nouvelle couche de peinture.
- Nous avons fini par trouver normal que la vie en commun était mieux organisée et plus facile pour les masses au moment où en 1960, notre pays disposait d’un nombre très réduit d’universitaires qu’en 1984 où il y en a des dizaines de milliers. Comme le remarque le Professeur Ilunga Kabongo dans un article remarquable sur «La Problématique de la recherche scientifique en société bloquée» parue dans Zaïre-Afrique no 145 de mai 1980 : «Un jour l’on établira peut-être des correlations fatales... à savoir par exemple :
- Que la mortalité infantile augmente dans la même proportion que le nombre de médecins docteurs
- Que la détérioration de l’état des routes et des bâtiments publics est directement proportionnelle au nombre d’ingénieurs produits par l’université;
- Que le déficit alimentaire augmente avec le nombre d’ingénieurs agronomes, etc ...»
Pourquoi tout cela?
Pour expliquer cette situation on se réfère souvent - si on a au moins le minimum d’honnêteté pour reconnaître la situation telle qu’elle se présente - à la dégradation des mœurs, à l’absence de conscience morale, à la corruption, etc... Ces considérations ne sont pas fausses : il y a un facteur moral dans le «ça-ne-va-pas» que nous vivons. Mais, je crois qu’il ne faut pas trop vite et trop exclusivement considérer cet aspect moral. Nous devons d’abord découvrir que l’immoralité est favorisée, trouve un sol très fécond dans le manque de maîtrise de la vie moderne que nous vivons. Je ne crois pas que les Zaïrois dans l’ensemble soient aujourd’hui soudainement moins consciencieux, moins solidaires, responsables, généreux, etc... qu’ils ne l’étaient, disons il y a 40 ans. Mais à ce moment, le fonctionnement même de la société faisait que le bien commun soit protégé et que ceux qui constituaient une menace pour la bonne marche de la société soient mis le plus posible hors d’état de nuire. Cela vaut autant pour le fonctionnement de la société traditionnelle que de l’administration et organisation coloniales. Mais, la désorganisation actuelle, le manque de gestion efficace, bref, le manque de maîtrise des différents secteurs de notre société font que les profiteurs et les gens sans scrupule ont le chemin libre pour arranger à leur propre profit ce qui doit profiter à la communauté. Lorsque la jungle s’installe, mes frères, ce sont les plus forts, les plus violents, le plus cupides qui prennent le dessus.
Je ne partage donc pas ce pessimisme assez répandu au sujet de la moralité de la masse des Zaïrois. Les hommes et les femmes responsables, honnêtes, travailleurs et généreux ne manquent pas. Mais le manque de maîtrise de notre nouveau contexte de vie fait, que leurs efforts ne soient pas couronnés de succès, que leur bonne volonté est découragée, que leurs initiatives n’aboutissent pas. Et cette même désarticulation de la société donne le libre jeu à ceux qui - tout en étant une minorité - exploitent les autres sans scrupules. Et si le manque de maîtrise des différents secteurs de la vie par l’ensemble de la population permet d’abord à une minorité de profiter du désarroi, elle finit par entraîner les masses à vivre selon la loi de la jungle et à mettre en danger la santé morale de toute la population. Il va sans dire que nous sommes déjà fort avancés sur cette pente. Dans beaucoup de milieux, la pression sociale a cessé à pousser dans le sens du bien, de l’honnêteté, de la responsabilité mais va en sens contraire. Ce qui fait que le simple fait de pratiquer la vertu exige presque de l’héroisme.
Un proverbe Warega (Kivu) dit : «Ne délie point la pirogue que tu ne sauras diriger»
Vais-je affirmer qu’une meilleure maîtrise de notre modernité est la solution de tous ces problèmes ? Loin de là. Mais je crois qu’elle est une condition préalable. Diminuer la désorganisation des différents secteurs de notre vie publique, dépasser l’inadaptation de nos comportements et mentalités aux conditions de la vie moderne, c’est pour la santé morale de notre pays, ce qu’est la lutte contre les ordures et eaux stagnantes dans la lutte contre la malaria. Il y aura bien toujours des moustiques. Mais on peut leur enlever les facilités de pondre leurs œufs...
Un proverbe Warega (Kivu) dit: «Ne délie point la pirogue que tu ne sauras diriger» (Bwatu butualuge tabusulwe). Mais voilà que, depuis la colonisation, nous avons été embarqués dans une pirogue que nous ne savions pas diriger : la pirogue de la modernité. Nos populations, restées pendant des siècles presque sans contact avec ce qui se passait sur d’autres continents, se voyaient confrontées - et encore malgré elles et de l’extérieur - avec ce que d’autres peuples avaient acquis à travers des dizaines de siècles et dans un brassage très intense de cultures.
Les conceptions du monde, les sciences et techniques, les institutions politiques et économiques, etc.... qui sont le fruit d’une longue histoire d’essais et d’erreurs, et le produit d’une accumulation progressive à travers les siècles, tout cet acquis a fait son entrée dans nos régions en quelques dizaines d’années.
Remarquons d’emblée que le déracinement ainsi vécu n’est pas seulement dû à la rapidité avec laquelle ces éléments de la modernité ont fait irruption chez nous, mais surtout au fait que cette civilisation moderne nous était radicalement étrangère, dans son esprit comme dans ces produits. Avec son organisation technique, sa recherche scientifique, son économie avec production en masse et division du travail, avec ses secteurs de services spécialisés, institutionnalisés et anonymes, la modernté ne concorde nullement avec la ligne de nos cultures traditionnelles : elle n’y trouve pas de points d’attache et même, sous plusieurs aspects, elle y est diamétralement opposée. Les innovations introduites étaient donc et restent souvent des corps étrangers, et non le résultat de l’évolution interne de nos propres cultures.
Le fait que nous ayons été obligés de quitter la pirogue que nous maîtrisons pour effectuer désormais la traversée de la vie dans un bateau sophistiqué que nous ne savons pas diriger, telle est la source profonde de nos difficultés. En devenant officiellement, le 30 juin 1960, maîtres à bord de ce bateau, nous ne le maîtrisons pas pour autant : avec ses institutions, son économie..., son fonctionnement nous échappait. D’une part, les traditions ne pouvaient nous fournir ni l’esprit ni les techniques pour construire la nouvelle société, et d’autre part, nous n’avions pas acquis encore un nouvel esprit, une nouvelle morale et de nouvelles techniques pour créer cette société moderne où nous pourrions vivre dans la dignité et la liberté. Ce diagnostic ne porte pas seulement sur 1960 : il n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui.
Etre nous-mêmes... Voilà la deuxième exigence de tout développement : retrouver nore identité propre. Non pas en l’air ou dans des discours creux, mais dans la réalité des faits. Etre nous-mêmes. Voilà la deuxième exigence de tout développement : retrouver notre identité Propre. Non pas en l’air ou dans des discours creux des faits. mais dans la réalité des faits.
Pour nous, un développement qui n’augmente pas les possibilités pour 1'homme d’être soi-même l’artisan de sa propre vie, qui n’augmente pas son équilibre psychique et social, bref qui ne le rend pas plus libre et responsable, plus en paix avec soi-même et les autres, plus en harmonie avec son environnement, n’est pas un développement réel.
- J’ai beau disposer d’une maison en matériaux durables, si je n’arrive pas à en faire un foyer où je peux travailler et me recréer, où je peux rencontrer les miens, mes amis et mes visieurs où je peux trouver un peu de calme et de beauté, si je dois continuer à «soritir», me «distraire» continuellement... c’est que cette maison n’aura contribué en rien à mon développement personnel.
- J’ai beau disposer d’un poste de radio ou de télévision, si cela ne sert qu’à augmenter le bruit dans ma vie ou de satisfaire une curiosité superficielle, ces appareils ne contribueront en rien à la découverte du monde dans lequel je vis, des richesses des différentes cultures humaines, du sens profond de ma vie. Au lieu de facteurs de développement, ces appareils deviennent alors des instruments d’abrutissement.
- J’ai beau avoir reçu un enseignement prolongé, si mes connaissances ne sont pas intégrées dans l’ensemble de mon style de vie, de mes jugements spontanés, de ma façon de me rapporter aux autres, si ma science ne sert pas à développer ma conscience... mes connaissances, au lieu de contribuer à me former une identité propre, resteront un vernis superficiel.
Les trois exemples que je viens de citer proviennent tous du domaine de la vie de l’individu. On pourrait en citer autant dans le domaine de la vie publique et nationale. Trop souvent, ce que nous appelons développement reste un corps étranger. Au lieu de contribuer au développement réel des personnes et des communautés, il devient alors source de nouvelles aliénations et servitudes.
Une expression typique de cette aliénation est le goût du paraître et le mimétisme. Combien de fois n’arrive-t-il pas que des individus ou institutions soient fascinés par les produits de la modernité que l’on découvre «ailleurs» et qu’on se presse d’acquérir mais sans se demander s’ils peuvent réellement servir notre progrès intégral. Combien de fois n’arrive-t-il pas qu’une façade prestigieuse est érigée pour cacher le désordre, le manque de goût ou la misère. Que de fois n’entend-on, notamment dans les milieux intellectuels, des discours enflés et grandi loquents où les grands mots doivent cacher l’absence d’idées. Ou encore, ne voit-on pas certains qui font l’impossible pour publier l’un ou l’autre texte, non pas parce qu’ils ont quelque chose à dire ou qu’ils veulent faire avancer la science ou l’éducation des masses, mais simplement pour obtenir une promotion ou, pire encore, pour paraître aux yeux des autres.
Tout ce qui précède équivaut à dire que la question de notre identité négro-africaine se joue actuellement sur le terrain de combat de la société moderne avec tout ce que cela implique. Mais cette question de notre identité négro-africaine se pose aujourd’hui dans des termes radicalement différents de ce qu’ils étaient lorsque cette identité a subi sa première crise au moment de la colonisation.
Certes, la politique de la table rase du système colonial nous a, en quelque sorte, privé de notre passé et de nos propres racines. Et il est un fait que la récupération de ce passé est une préoccupation importante. Ce retour aux sources qui, en dépit de toutes les mutations, continuent à nous alimenter, cette (re)découverte fait partie intégrante de toute action pour le développement intégral. Car «un homme sans passé est un homme sans avenir».
Mais, n’attendons-nous pas trop de ce retour aux sources, quand il s’agit de découvrir notre identité d’aujourd’hui et d’inventer les solutions aux problèmes de notre société ? Pour reprendre l’image de la pirogue : est-ce en interrogeant le vieux piroguier que nous apprendrons à maîtriser le bateau moderne ? Si le développement intégral présuppose l’action pour que chacun retrouve son identité, puisse être pleinement soi-même dans la société, il faut insister sur une double nécessité : récupérer son passé qui lui a été volé certes, mais assimiler aussi cet avenir vers lequel il est embarqué.
L’aliénation est la situation de celui qui ne s’appartient plus soi-même, qui dépend d’un autre en ce qu’il pense, sent et fait, en tout ce qu’il est
Désormais, c’est dans la modernité que nous devons nous valoriser, et c’est dans la société moderne que nous devons être «chez nous» et être nous-mêmes, maîtrisant notre commerce, notre enseignement, les institutions de l’Etat, le problème de la santé, etc. Il ne sert à rien de camoufler les échecs du présent en multipliant les éloges du passé ancestral. Les chants des griots ne doivent pas nous rendre sourds aux cris de la misère autour de nous.
Tout ceci n’implique nullement que l’Afrique n’aurait d’autre chemin à prendre que celui de l’Occident. Si c’est par le canal de ce dernier que nous sommes entrés en contact avec la modernité, cela ne peut nous empêcher de l’intégrer selon nos propres besoins et valeurs, comme d’autres pays (le Japon et la Chine par exemple) l’ont fait avant nous. C’est notre tâche de réaliser une modernité africaine. Retrouver ainsi notre identité propre, ici et maintenant, exige que nous surmontions l’aliénation caractéristique qui est née du fait colonial et qui semble encore toujours peser sur nous.
L’aliénation est la situation de celui qui ne s’appartient plus soi-même, qui dépend d’un autre en ce qu’il pense, sent et fait, en tout ce qu’il est.
C’est la situation de celui qui est en quelque sorte exproprié de son propre monde et a ainsi perdu son identité. Il est indéniable que le système colonial (nous parlons du système comme tel) réduisait les colonisés à des objets dans les mains du colonisateur, à de simples moyens pour ses projets d’exploitation des richesses du pays. Dans ce contexte, tout ce que nous avions de spécifique, notre culture, notre propre art de vivre et nos institutions devaient nécessairement être engloutis et absorbés par le système dominant.
Sans doute, la colonisation a-t-elle inauguré un certain développement partiel (industries, infrastructures, écoles, etc ... ). La construction du pays s’accompagnait toutefois d’une destruction et d’une désagrégation des bases elles-mêmes de nos sociétés.
Qui ne voit pas le préjudice porté au développement ultérieur de notre peuple par l’aliénation coloniale, c’està-dire par le fait d’être installé - malgré soi - dans un système de vie et de société dont on n’est soi-même ni le responsable ni le producteur, mais qu’un autre pense, organise, procure et construit à notre place ? Au lieu de vivre alors, on est vécu. La motivation libre, la créativité personnelle et le sens du travail ou de la responsabilité s’atrophient nécessairement. Des attitudes de passivité et de dépendance, ainsi que des complexes d’infériorité se forment et sont alors à l’origine de comportements inadaptés et inefficaces. Effectivement, l’accession à l’indépendance a dû laisser apparaître à quel point nous étions pris entre le marteau et l’enclume. Le colonisateur n’étant plus là pour faire tourner «son» système, et nos populations se trouvant expropriées de leurs ressources et de leurs institutions, nous restions les mains vides, comme «des voyageurs sans bagages dans une auberge vide».
La colonisation a eu lieu. Elle est irrémédiablement versée dans la bourse internationale de notre passé. Elle fait partie de notre histoire. Mais la prise de conscience de ce qu’elle avait d’aliénant, au lieu de servir d’explication facile à nos malheurs actuels, doit précisément nous inviter à un grand dynamisme et à un engagement plus énergique pour prendre en main notre propre destin. Ceci nous conduit à une dernière exigence fondamentale de tout vrai développement.
Le développement intégral exige un effort intense pour sortir du néo-colonialisme dans lequel nous sommes plongés. Mais, ce n’est pas à force de slogans ou de grandes revendications qu’on peut réussir.
Tout le monde sait que notre pays, comme toute l’Afrique noire, est pris dans un réseau de dépendances internationales qui fait que nous ne sommes pas nous-mêmes les maîtres de notre propre histoire. Le sous-développement est en bonne partie le fait de l’accès inégal des peuples aux ressources naturelles et culturelles de notre planète. Les relations internationales se caractérisent en grande partie en termes de domination et de dépendance-exploitation. Le développement est alors la lutte pour s’arracher à la mainmise des puissances étrangères pour arriver à déterminer nous-mêmes notre propre sort.
C’est dire que le développement intégral dont nous parlons ne peut se réaliser à n’importe quel prix, en tout cas pas au prix d’une dépendance permanente vis-à-vis de l’étranger. Il exige un effort intense pour sortir du néo-colonialisme dans lequel nous sommes plongés. Mais ce n’est pas à force de slogans ou de grandes revendications qu’on peut réussir. Trop souvent, on se contente de dénoncer l’ordre économique international en croyant que nous n’y sommes pour rien.
Aujourd’hui, je me trouve au Zaïre et je voudrais donc insiter sur nos responsabilités propres au lieu de chercher les fautes chez les autres. Lorsque, en avril 1983, je me trouvais à Zurich en Suisse pour prendre la parole devant un Colloque international de dirigeants d’entreprises multinationales, j’ai insisté sur l’autre côté du problème. Vous pouvez le vérifier vous-mêmes dans la plaquette qui contient le texte de cette intervention consacrée à la «signification et pratique chrétiennes des droits de l’homme». J’y déclarais, entre autres : «Qu’il s’agisse des conditions du commerce international, du problème des matières premières, de l’accès à la technologie, nous nous trouvons, au Tiers monde, toujours en position désavantageuse et nous y sommes maintenus».
«Bien sûr le Tiers Monde reçoit des crédits, de l’assistance technique, il y a un certain transfert de technologie, mais dans toute cette «aide» - que plus d’un économiste ose appeler aide au sous-développement» la situation fondamentale de domination reste maintenue. Et ce n’est pas un secret pour personne que l’aide accordée est toujours inférieure à ce que le pays «donateur» a d’abord «gagné» dans ses transactions avec le pays aidé. On peut se demander à juste titre : qui aide qui».
«En plus du cadre de dépendance dans lequel se situe le développement apporté par les pays riches, il faut analyser le genre même du développement apporté. Non seulement il s’agit, dans la plupart des cas, d’un développement partiel, c’est-à-dire purement économique ou technique, mais aussi partial, c’est-à-dire qui sert les intérêts du capital international ainsi que d’une minorité dans le pays même : une bourgeoisie nationale qui sert en quelque sorte de station-relais pour les intérêts étrangers».
Or, voilà maintenant notre problème: nous jouons nous-mêmes le jeu de l’exploitation internationale. Nous préférons l’aide facile mais aliénante à l’effort dur, mais qui nous rend libres. Nous préférons faire de grands discours sur notre authenticité et notre identité négro-africaine en laissant à l’étranger le soin de nous «procurer» les produits et les services de la modernité, au lieu de les produire, entretenir et gérer nous-mêmes avec efficacité. Je ne dis nullement que nous devons nous passer de toute aide ou apport étranger. Mais il y a une grande différence entre un apport étranger qui doit nous faire avancer vers plus d’autonomie et un apport qui n’est que le bouche-trou de nos propres négligences, incapacités ou paresses. C’est ici tout notre style de vie, nos aspirations, notre comportement quotidien qui doit être interrogé. C’est aussi, au plan national, toute la politique suivie du développement, qui doit être examinée.
Voilà donc le triple défi que le développement, à l’heure actuelle, nous lance : recherche d’une réelle indépendance, acquisition d’une identité dans les circonstances actuelles, maîtrise de la société moderne. Les trois forment un seul bloc, ils sont les dimensions d’un même mouvement. Nous avons voulu développer plus longuement cette première partie de notre exposé dans la conviction que la compréhension même de ce triple défi contient déjà implicitement la réponse à la deuxième question que nous nous étions posée : comment l’intellectuel et l’universitaire peuvent-ils relever ce triple défi?
Même si l’intellectuel n’est pas toujours nécessairement un homme de sciences, il doit tout de même avoir en commun avec l’homme de science ce sens de l’analyse patiente et cette volonté permanente de synthèse
Il arrive que l’on assiste à des discussions interminables sur ce qu’est un intellectuel. Je ne m’engagerai pas pas dans cette discussion, d’ailleurs souvent stérile. Mais, je me permettrai toutefois de partir d’une sorte de définition qui peut nous servir de base pour nos réflexions. Je dirais qu’un intellectuel digne de ce nom est un homme qui emploie son intelligence et tout son savoir et sa culture, pour voir clair dans la réalité, pour communiquer aux autres ce qu’il a vu et compris, pour tranformer la réalité, en communion avec d’autres, en vue de la réalisation d’une vie et d’un monde où tout homme, dans toutes ses dimensions, peut vivre pleinement.
1. D’ABORD TENTER DE VOIR CLAIR
S’il est propre à chaque homme de vivre sa vie en posant des questions, en essayant de se comprendre soi-même, le mystère de sa vie, le monde qu’il habite, il faut dire que l’intellectuel met d’une façon particulière en relief cette caractéristique de l’homme. Il a toujours sur les lèvres «quoi ça ? pourquoi ? comment». Cet effort de compréhension a plusieurs dimensions. a) Il s’agit d’abord d’un effort d’observation et d’analyse. Toute maîtrise du réel présuppose une connaissance précise des données en place. Les sciences (que ce soient les sciences humaines ou les sciences exactes) ont avant tout cette fonction de fournir des méthodes d’observation, d’enregistrement et d’analyse des phénomènes tant humains que naturels. C’est l’analyse attentive elle-même qui provoque ensuite la formation et la vérification d’hypothèses, de théories et de systèmes capables d’interpréter et de comprendre l’ensemble des phénomènes - humains ou naturels. Le dynamisme même de toute science pousse à des synthèses - si provisoires soient-elles.
Même si l’intellectuel n’est pas toujours ou nécessairement un homme de sciences, il doit tout de même avoir en commun avec l’homme de sciences ce sens de l’analyse patiente et cette volonté permanente de synthèse.Et il est évident que dans notre société qui devient de plus en plus complexe, cette attitude d’esprit est de plus en plus nécessaire.
b) Mais, la raison de l’intellectuel est plus que la raison scientifique qui observe, analyse, expérimente, explique. L’intellectuel est appelé à être un sage, à mettre en œuvre cette raison élargie qui met toute chose à sa juste place, qui distingue l’essentiel de l’accessoire et le relatif de l’absolu, qui apprécie tout à sa juste valeur. De ce côté, on pourrait rapprocher l’intellectuel du philosophe qui, par vocation, cherche à comprendre la réalité dans sa totalité, jusqu’à ses dernières racines.
Faut-il insister sur la nécessité de la présence de tels intellectuels dans une société en pleine crise ? Une société en crise est une société où les valeurs anciennes, les modes de vie, ne fonctionnent plus et où les expressions nouvelles de la vie ne sont pas encore assurées. C’est au moment où tout bouge que l’on a le plus besoin d’hommes qui savent distinguer ce qui est durable et ce qui passe, qui savent discerner les signes des temps et trier, dans tout ce qui se présente, ce qui vaut la peine et ce qui ne le vaut pas. La raison élargie de l’intellectuel est ainsi le meilleur antidote contre tout fanatisme ou idéologie absolutiste.
c) L’intellectuel doit avoir également quelque chose du poète. Le poète ne cherche pas à expliquer, ni même à comprendre. Il se contente de chanter, d’évoquer - à travers images et symboles - la réalité qui se présente à lui. Je vois dans cette ligne une tâche pour intellectuels : celle de préserver notre société qui, comme toutes les sociétés modernes, tend à devenir une société unidimensionnelle où la gratuité disparaît, où seul compte ce qui est efficace, ce qui rapporte, ce qui profite où, en d’autres termes, la dimension économique détermine tout. Notre peuple a toujours été riche en poètes, chanteurs, griots. L’intellectuel devrait en être un peu le successeur et contribuer ainsi à l’expression nouvelle de notre identité dans les circonstances nouvelles. Il devrait contribuer aussi à offrir aux hommes les symboles à travers lesquels l’indicible peut se dire. Contribuer donc à un développement de la personne dans toute son intégralité.
d) Ceci me ramène à une dernière dimension de cet effort de compréhension, première tâche de l’intellectuel. Je l’appellerais la dimension mystique. Le vrai intellectuel est celui qui connaît et accepte les limites de ce que son intelligence peut atteindre. Celui qui, comme le mystique, sait qu’au-delà de ce qu’il peut voir et entendre, comprendre et manipuler, il y a un mystère auquel seule la foi religieuse peut donner accès. On voit actuellement bon nombre d’intellectuels qui croient qu’une attitude d’indifférence ou de moquerie envers toute attitude religieuse fait partie de l’image de marque d’un intellectuel. Je vois en l’intellectuel plutôt celui qui ose confronter foi et raison, science et révélation religieuse.
A travers les quatre dimensions de l’effort de voir clair dans la réalité, nous voyons un même impératif : celui de la recherche patiente, humble et désintéressée de la vérité. Dans un respect infini pour toute la complexité du réel. N’est intellectuel que celui qui se laisse guider dans ses démarches par cette quête de vérité, de vérité intégrale. Cela demande humilité et sincérité, capacité d’auto-critique et lutte contre la vantardise, contre le goût du paraître et l’orgueil.
L’intellectuel a quelque chose du prophète : celui qui proclame
courageusement, en dépit de toute résistance, ce qu’il a saisi de la vérité
Voilà un deuxième élément de la tâche de l’intellectuel. Il est au service de la vérité parmi ses frères et sœurs. Un vrai intellectuel est un témoin de la vérité. Peu importe si cette vérité va plaire ou pas, si elle va ou non dans le sens de ce que la majorité fait, ou de ce que le pouvoir pense. L’intellectuel, parce qu’il se rend dépendant de la vérité, doit nécessairement se rendre indépendant vis-à-vis de toutes sortes de pressions, d’intérêts ou de profits.
Dans ce sens, l’intellectuel a quelque chose du prophète : celui qui proclame courageusement, en dépit de toute résistance, ce qu’il a saisi de la vérité. Rien d’étonnant à ce que, à travers l’histoire, les intellectuels comptent pas mal de martyrs dans leur rang: des hommes et des femmes qui ont payé leur témoignage par des souffrances, persécutions et même par la mort.
Je crois que notre société a grandement besoin de tels témoins courageux. Ils sont encore beaucoup trop nombreux, les intellectuels qui cherchent à plaire à ceux dont ils attendent protection ou promotion; ils sont nombreux ceux qui changent de «vérité» selon les opportunités du moment, nombreux ceux qui, à la moindre résistance, ont peur. Un développement qui soit l’affaire de tous et porté par tous n’est possible que dans un contexte où la vérité peut être cherchée et partagée en toute liberté. C’est aux intellectuels qu’incombe en tout premier lieu la tâche de créer cet espace de liberté.
L’apport de l’intellectuel dans le développement est donc de provoquer et d’accompagner les processus de conscientisation. Nous l’avons souligné plus haut : un développement qui n’est pas porté et assimilé par les concernés eux-mêmes ne peut aboutir. C’est dire qu’une prise de conscience par la population de sa propre situation et des moyens pour son amélioration, est une condition préalable à tout développement. Les intellectuels, de par leur formation et culture, sont les premiers appelés à mettre en marche pareilles prises de conscience. Sur ce point, tout est encore à faire. Très peu d’intellectuels sont engagés dans des actions d’alphabétisation, d’éducation et de formation sociale et culturelle des masses. On cherche souvent en vain des auteurs de textes de formation générale ou de distraction pour les masses populaires. Pourtant, il y a un grand besoin de pareille littérature.
Je voudrai voir davantage dans l’intellectuel un homme d’action, un travailleur, un créateur, celui qui brise le cercle infernal dans lequel s’enferment tous ceux qui attendent toujours les solutions des autres ou qui attendent que les conditions préalables soient remplies pour entreprendre une quelconque initiative.
Si l’intellectuel a une tâche de premier plan dans la conscientisation, il ne l’a pas moins dans l’action même pour un développement intégral. Il ne suffit pas d’interpréter ou de comprendre le monde, il faut le transformer ! Je voudrais voir davantage dans l’intellectuel un homme d’action, un travailleur, un créateur, celui qui brise le cercle infernal dans lequel s’enferment tous ceux qui attendent toujours les solutions des autres ou qui attendent que les conditions préalables soient remplies pour entreprendre une quelconque initiative.
Ici, je voudrais me situer au niveau de la vie quotidienne de chacun d’entre nous. Certes, le développement est une question de relations internationales, la gestion de l’Etat, d’initiatives et d’intervention publiques. Mais, le macro-niveau ne saurait nous faire oublier que le développement concerne aussi et même dans un certain sens, en premier lieu, les communautés restreintes, les familles, les citoyens. Le poids des structures ne saurait enlever l’impact des mentalités, des comportements concrets des personnes concernées. Et c’est à ce niveau qu’il y a pour chaque intellectuel un rôle privilégié, même s’il n’a pas une responsabilité de cadre ou de direction.
De par sa culture et sa formation, l’intellectuel est mieux armé pour découvrir «les trous» par lesquels on peut échapper au cercle du sous-développement. Son effort de voir clair et de comprendre lui donne une maîtrise plus grande sur les réalités qu’il vit et permet une plus grande créativité. Il ne saurait se contenter de marcher uniquement sur les chemins déjà tracés. On peut attendre de lui qu’il crée du neuf.
Chacun peut changer son style de vie, sa façon de gérer son ménage, ses façons d’accomplir ses occupations professionnelles, bref son comportement quotidien dans un sens qui lui permet de relever le triple défi du développement dont nous avons parlé.
Je voudrais prendre en exemple la façon dont vous avez procédé ici a la paroisse universitaire pour la forma- tion de votre communauté et pour la construction de ce centre. Vous n’êtes pas venus, il y a six ans pour me dire : donnez-nous ceci ou cela et nous allons commencer une communauté chrétienne en milieu universitaire. Votre président nous l’a rappelé dans son allocution après la célébration dimanche dernier. Vous avez commencé, petit à petit, à prendre des initiatives, avec les moyens de bord, mais avec la déterrnination d’avancer. Et la petite semence est un arbuste solide. Non pas par des gros moyens, mais par la solidarité, le sens de responsabilité et la créativité de gens qui veulent avancer, qui veulent prendre leurs affaires en main. Et, je comme je le disais dimanche, lorsque j’ai mis à votre disposition cette parcelle, vous avez relevé le défi. Vous vous êtes mis au travail. De vos propres mains vous avez fait, d’abord de cette maison, un centre accueillant. Vous avez fabriqué ensuite vous-mêmes les blocs-ciment de ce bâtiment et réalisé du début à la fin l’aménagement du terrain et tout autre travail que vous étiez capables d’accomplir. La solidarité chrétienne à laquelle nous avons fait appel pour le financement de cette construction n’a pas été en vain : vous avez su doubler par votre propre engagement les talents reçus. Vous les avez valorisés. Je ne vous dis pas cela pour vous couvrir d’éloges. Je vous l’ai dit : tout cela n’est pas un point d’arrivée, mais un nouveau départ. Mais, je le dis pour vous encourager à continuer sur cette lancée. C’est pour moi un exemple de ce qu’un groupe d’intellectuels est capable de faire lorsqu’on passe à l’action concertée et créatrice.
Je rêve d’intellectuels qui ne remplacent pas l’action par la parole et qui sont conscients qu’il ne suffit pas de dire ce qu’il faut faire, mais qu’il faut s’engager effectivement
Je rêve d’un plus grand nombre d’intellectuels qui passent ainsi à l’action. Je rêve de diplômes de I’I.S.D.R. qui, au lieu de chercher un poste dans l’enseignement ou l’administration, se mettent au travail pour commencer un développement, nous rencontrons l’égoïsme, l’incapacité de servir. Le développement a besoin d’être porté par des hommes nouveaux, capables de se donner corps et âme à la cause du bonheur de l’homme. Une meilleure maîtrise de notre société moderne ne peut déboucher sur un réel développement que si cette maîtrise ne devient pas un moyen pour augmenter ses propres profits, intérêts et plaisir, mais pour rendre service. La cause du bien commun - et le développement relève toujours du bien commun - ne peut avancer que grâce à des élites qui se donnent. Or, les intellectuels ne méritent le nom d’élite que dans la mesure où ils sont au service de ce bien commun. Oui, je vous invite à organiser votre vie de telle façon qu’elle devienne un service. Et, au fur et à mesure que vous vous engagez sur cette voie, vous verrez que vous trouverez dans ce service même votre plus grand épanouissement. Vous verrez que vous trouverez votre plus grande joie dans le travail bien fait, le service désintéressé, dans la promotion d’un milieu où il fait bon vivre pour tous.
Je veux terminer ces esquisses du portrait de l’intellectuel en m’adressant’ plus spécialement aux intellectuels en devenir que sont les étudiants. Il est évident que votre toute première contribution au développement du pays est actuellement le sérieux que vous mettez dans vos études. «Etre étudiant, c’est étudier», est la devise que la Paroisse Universitaire a lancée pour cette année académique.
Il est devenu banal de dénoncer la baisse du niveau des études supérieures et universitaires. Nous payons les frais de tant d’années de laisser-aller, d’expérimentation irréfléchie, de corruption et de mauvaise gestion dans de vastes secteurs de l’enseignement primaire et secondaire. Nous payons les frais du manque de politique cohérente dans l’organisation des études supérieures et universitaires dans notre pays. Nous payons les frais de la politisation - au mauvais sens de ce terme de la vie académique.
Il faut donc une lutte acharnée contre la médiocrité des études, du côté des étudiants comme des enseignants. Les acquis des connaissances humaines sont tels, dans tous les domaines, que devenir compétent dans une discipline, quelle qu’elle soit, implique nécessairement un long et fastidieux travail préalable pour assimiler de grandes quantités de matière. Un cours universitaire ne peut donc se limiter à des «grandes lignes» ou des synthèses superficielles. On ne peut se contenter non plus d’une accumulation d’informations. Le «bagage» intellectuel d’un universitaire n’est pas simplement une certaine quantité de matières qu’il serait capable de «reproduire» : il s’agit bien plutôt d’être à même d’utiliser son savoir de manière critique et efficace face aux problèmes concrets de sa propre vie et de son milieu. L’enseignement supérieur universitaire doit donc creuser en profondeur et les étudiants devraient honorer davantage les professeurs exigeants et sévères.