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13/06/2002
Femmes de l’ombre : Kimpa Vita, l’espérance du Kongo (texte
publié sur le site de la Radio France Internationale) .
(MFI) Au XVe siècle, les navigateurs européens ont découvert
les côtes africaines et des relations commerciales entre les peuples se
sont mises en place. Mais, en même temps que les commerçants attirés
par le profit, sont arrivés les missionnaires convaincus de faire le
bien en convertissant les populations, qui souvent bouleversèrent les
coutumes, et parfois les esprits. Kimpa Vita fut victime de ces malentendus
provoqués par le choc des cultures. Son histoire est inscrite dans les
archives missionnaires du Portugal.
Après de longs mois en mer, suivis d’une marche éprouvante,
le père Lorenzo atteint enfin la destination qu’il s’est
fixée : Mbanza Kongo, la capitale d’un vieux royaume situé
au centre du mystérieux continent africain. Le Kongo a été
découvert en 1482 par le Portugais Diego Cao et, depuis, ses souverains
entretiennent des relations commerciales basées sur des échanges
de produits divers auxquels les uns et les autres attachent du prix. Le Kongo
reçoit des produits manufacturés, tandis que le Portugal importe
des esclaves et des denrées exotiques.
Les Mani-Kongo (rois) ont toujours bien accueilli ces étrangers venus
par la mer, ils ont accepté leur religion et la présence de leurs
missionnaires. L’arrivée du père Lorenzo, en ce mois de
septembre 1704, n’a donc rien de surprenant.
La vieille cité, nommée Mbanza Kongo par les habitants du pays
et Sao Salvador par les Portugais, est le cœur du royaume, l’endroit
où se confrontent la tradition et la modernité. Sa réputation
en a franchi les frontières : c’est dans la citadelle, située
sur un éperon rocheux, que se déroulent les rites royaux et les
cérémonies imposées par la coutume, tandis qu’à
ses pieds des maisons, des églises et même une cathédrale
rappellent la présence de ces hommes au teint pâle venus de pays
lointains.
La longue guerre des chefs
Les récits parvenus
aux oreilles du missionnaire lui ont fait espérer une prospérité
que la ville ne possède plus. Guerres, pillages et incendies ont mis
à terre les belles constructions de ce passé glorieux. La broussaille
a repris ses droits et, dans ce pays fertile, les lianes et les pousses d’arbres
ont soulevé même les matériaux les plus durs pour ne laisser
place qu’à des cabanes en terre, en branchages et en palmes, plus
vite démolies, mais aussi plus vite reconstruites. Le père Lorenzo
est atterré.
Le père Bernardo, tout puissant à la cour et conseiller du Mani-Kongo,
va lui donner les explications qu’il attend. Durant trente ans, plusieurs
chefs de régions se sont disputés le pouvoir et une succession
de petits rois ont mis à mal les ressources du pays. Pedro IV, l’actuel
roi du Kongo, pourtant légitimé et reconnu en 1694 par l’ensemble
des dignitaires, s’est retiré sur le mont Kibangu, au nord de Sao
Salvador, laissant la ville à l’abandon.
La population souffre et les esprits s’échauffent. Ils ont besoin
d’espoir, un espoir que semble leur apporter une jeune fille de 20 ans
: Kimpa Vita. Baptisée, elle se dit désignée par Dieu pour
apporter à son peuple les changements tant attendus. Saint Antoine est
entré dans sa tête et parle par sa voix. Il dit : « Un nouveau
royaume va naître. Vous devez reconstruire la ville, relever les maisons,
redonner à la terre sa fertilité et ses récoltes ».
Les adeptes sont nombreux autour de la jeune fille : « Salve, ô
Sao Antonio ! Ave Maria ! Kimpa Vita, notre Dona Béatrice va nous sauver.
» Un grand mouvement de foules envahit la ville, on crie, on chante, on
danse, on pleure. L’émotion est forte parmi tous les malheureux
qui sont venus entendre la prophétesse. Et elle, jeune, pure, belle,
livre ses inspirations : « Le roi Pedro doit quitter son refuge du mont
Kibangu. Qu’il vienne. Nous l’attendons. »
Une prophétesse aux yeux si beaux
Oui, les temps sont venus.
Chacun doit participer au renouveau. Kimpa Vita, devenue pour tous « Dona
Béatrice », illumine son entourage par sa foi et ses prières.
Et l’on se prend à espérer, à retrouver l’envie
de participer à cette grande ambition que propose la foi chrétienne
par l’intermédiaire de sa prophétesse. Parmi les adeptes,
un homme l’écoute avec attention. Il pourrait être son père
mais il s’est mis à son service car il admire sa beauté,
sa force et ses convictions. Kimpa Vita a trouvé en lui un appui. Il
est présent lorsqu’elle se retire pour prier. Il l’aide à
convaincre . Dona Béatrice le nomme Saint-Jean, du nom du disciple bien-aimé
du Christ.
Saint-Antoine les inspire. Il faut que le Mani-Kongo revienne. Et Kimpa Vita
prend la tête d’un groupe de fidèles qui se dirige vers la
citadelle royale, en priant et en chantant. Saint-Jean est à ses côtés.
Tous deux sont persuadés qu’ils vont ramener le roi au sein de
sa ville. Le groupe de tête franchit les barrages, et la jeune fille se
trouve devant Pedro qui l’accueille avec étonnement. Que veut cette
prophétesse si jeune, aux yeux si étranges et si beaux ? Quel
est ce destin qu’elle lui offre ? L’unité du royaume retrouvé,
le renouveau ? N’est-ce pas un piège tendu par ses ennemis ?
Le père Bernardo n’apprécie pas les déviations du
dogme et les sectes qui en découlent. Pour lui, ces « Antononiens
» menacent la foi. Kimpa Vita ne dit-elle pas que la terre sainte est
le Kongo ? Que le Christ est né à Sao Salvador et que les pères
de l’Eglise étaient des Africains ? Bien sûr elle incite
à brûler les fétiches, mais aussi la croix du Christ, et
elle veut créer une église africaine en écartant les étrangers
de l’entourage du roi. Pedro hésite. Va-t-il prendre la tête
du grand renouveau que lui propose son peuple ou endosser la méfiance
de ses partenaires blancs ? Le roi a besoin d’y voir clair. Il demande
une confrontation. Dialogue de sourds entre deux convictions. Pour Kimpa Vita
les hommes blancs sont nés de la pierre de savon et les noirs d’une
sorte de figuier. Les racines de ce figuier doivent reprendre vie grâce
aux enseignements de Saint-Antoine, un Saint Antoine qu’elle incarne et
qui manifeste sa volonté de voir le peuple du Kongo s’affranchir
de ses liens étrangers. Pour les missionnaires, voilà qui est
inacceptable, tout comme est sacrilège la déformation de la religion
à laquelle ils assistent. Incantations, prières, transes et contorsions,
prédictions et chants divers ponctuent les cérémonies de
la prophétesse, ralliant autour d’elle de plus en plus de monde.
La « vierge » condamnée à mort
Entre les hommes de la science
chrétienne, dont il a besoin pour contrer ses adversaires, et la jeune
illuminée aux paroles enflammées, si convaincante soit-elle, le
roi mettra deux ans à choisir, deux années durant lesquelles Kimpa
Vita construit son église.
Devenue aux yeux de tous Dona Béatrice, elle a acquis un prestige qui
menace celui du roi et des missionnaires. « Dieu veut l’intention
» clame-t-elle. « Les prières sont des pièges, les
cérémonies religieuses des offenses à notre propre église
». On écoute ses propos, on la vénère.
Si elle a disparu un jour de 1705, c’est qu’elle a rejoint Saint
Antoine et qu’elle va ressusciter sous peu. Le peuple l’attend.
Mais la réalité est autre.
Prophétesse oui, mais femme aussi. La présence du beau «
Saint-Jean » à ses côtés, sa fidélité,
son dévouement ont fini par concrétiser les liens qui les unissent.
La « Vierge du Kongo » se voit contrainte de dissimuler aux yeux
de tous le fruit de ces relations coupables. Elle disparaît mais on finit
par la découvrir. Belle occasion pour les prêtres de dénoncer
l’imposture. Une nouvelle vierge Marie ? Allons donc ! Pour eux Kimpa
Vita doit abjurer publiquement ses erreurs. Ils s’en contenteraient mais
elle s’y refuse, et le Conseil royal prononce alors une sentence de mort.
Et voilà pourquoi, en ce jour de juillet 1706, deux ans après
son arrivée à Mbanza-Kongo, le père Lorenzo assiste à
un spectacle qui le remplit de terreur tout autant que la foule amassée
sur la grand place de la capitale du royaume. Un bûcher est préparé
pour l’hérétique. La prêtresse, son bébé,
et son compagnon sont conduits sur le tas de bois et leurs corps sont environnés
de flammes. Dona Béatrice, plus de deux siècles après Jeanne
d’Arc en France, meurt « avec le nom de Jésus en bouche »,
écriront les témoins. Mais la jeune Mu-Kongo a mis l’espérance
au cœur de son peuple. Ses adeptes, connus sous le nom d’ Antononiens,
affirmeront qu’une belle étoile est apparue sur le lieu du sacrifice
et ils continueront à transmettre son message.
L’ancien royaume du Kongo est resté dans la mémoire des
habitants qui le peuplèrent jadis et qui, aujourd’hui sont dispersés
en Angola et dans les deux Congo ; quant à l’histoire de Kimpa
Vita elle a été consignée dans les écrits des missionnaires
portugais qui en furent témoins et qui nous l’ont transmise.
Pour en savoir davantage : Kaké, Ibrahima Baba : Dona Béatrice, la Jeanne d’Arc congolaise, Ed ABC/NEA 1976 – Balandier, Georges : La vie quotidienne au royaume de Kongo du XVIe au XVIIIe siècle – Hachette, 1965/1992.
Jacqueline Sorel
(avec la collaboration de Simonne Pierron)