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L'art kôngo, langage des gestes et
des yeux pour s'adresser à l'au-delà |
Ils sont alignés dès l'entrée du Musée Dapper, menaçants,
hérissés de lames métalliques, les yeux écarquillés, la bouche ouverte comme
pour crier, brandissant une arme invisible.
Leur abdomen est boursouflé d'une inquiétante protubérance
fermée par un miroir. Ces personnages de bois sont destinés à faire peur :
chacun le ressent intuitivement, tant est grande la force qui s'en dégage. Le
cartel apprend au visiteur qu'elles sont élaborées pour écarter les mauvais
esprits, les forces occultes, pour conjurer un sort maléfique. Ces statues,
hautes de près d'un mètre, sont des nkisi nkondi, longtemps connus en Europe
sous le nom de "fétiches à clous". Le nkisi désigne une "force",
un "médicament", dit-on aussi en Afrique, enfermée dans un
réceptacle, sculpture ou simple paquet. Cette impressionnante série ouvre
l'exposition consacrée au "Geste kôngo".
Pourquoi ce thème ?
Parce que les statues
reproduisent fidèlement une gestuelle très codée traditionnellement pratiquée
par les peuples qui occupent les régions situées de part et d'autre du grand
fleuve Congo, non loin de son embouchure. Les figurines sont présentées debout
ou assises, les bras croisés, levés ou posés sur les cuisses, la main
effleurant la joue, la bouche ou le menton. Ce langage des gestes est complété
par celui des yeux : comme les charges magiques qui sont fichées sur le ventre
(ou la tête) des personnages, les yeux sont fréquemment recouverts de miroirs
qui permettent d'avoir une "vision". Comme souvent en Afrique, ces
sculptures sont presque toutes des intermédiaires, des intercesseurs entre
notre monde et l'au-delà. Ce que Picasso avait compris, bien avant les
ethnologues, lors de ses visites au Musée ethnographique du vieux Trocadéro.
Cette gestuelle se retrouve dans des productions moins spectaculaires. La
statuaire bêmbé (Congo), miniaturisée, avec ses courbes douces, polies et la
minutie de ses détails est aux antipodes des grandes figures yombé
(Cabinda/Congo/RDC). Pourtant, "l'univers mental et conceptuel de ces
sociétés demeure semblable, seuls les outils changent", note Jean Nsondé,
coauteur du catalogue de l'exposition. Dans celui-ci, Robert Farris Thompson,
éminent spécialiste des cultures kôngo, analyse d'ailleurs scrupuleusement les
significations de ces gestes. Il faut surtout s'attarder au premier étage du
musée où sont rassemblées des sculptures de dimensions plus modestes, hauts de
cannes, insignes d'ivoire, statuettes patinées, admirablement finies et merveilles
d'équilibre, toutes liées par cette parenté gestuelle.
Ainsi cette étonnante statue vili (Congo), bicolore, un homme genou en terre,
main sur la hanche, les côtes saillantes et les muscles du dos arrondi
nettement marqués, qui observe le visiteur d'un air narquois. Ou ce minuscule
personnage bêmbé, avec ses étranges yeux de faïence opaque, le ventre scarifié
d'une complexe géométrie, doté d'un fusil et d'un couteau. Cette grosse poupée
de raphia (Bwende/RDC), saluant du bras, ou cet insigne de dignité kôngo,
délicate figurine féminine en ivoire, agenouillée, les mains posées sur les
cuisses.
SYMBOLES CHRÉTIENS
Les Kôngo rassemblent plusieurs ethnies ayant la même origine : les Kôngo bien
sûr, à cheval sur le grand fleuve, mais aussi les Bêmbé, les Vili ou les Yombé,
dispersés entre le Congo-Brazzaville, la République démocratique du Congo,
l'Angola avec son enclave de Cabinda. Sans parler des "cousins" Punu,
qui vivent au Gabon, et des Téké, que l'on retrouve dans les deux Républiques
du Congo, avec qui les Kôngo partagent de nombreuses croyances. Selon Jean
Nsondé, il semble que la plupart de ces peuples aient fait partie du royaume du
Kôngo, qui atteignit son apogée à la fin du XVe siècle. C'est à cette époque
qu'il entra en contact avec les navigateurs portugais et que ses souverains se
convertirent au christianisme. Dès la fin du XVIIe siècle, fragilisé par les
structures européennes importées et par la traite esclavagiste, le royaume vole
en éclats.
Ce contact a laissé des traces, notamment des symboles chrétiens comme ces
étranges crucifix de laiton que l'on peut voir au Musée Dapper et qui servent
de supports magiques pour des pratiques religieuses typiquement kôngo. Les
mouvements messianiques – souvent à l'origine de destructions massives d'œuvres
traditionnelles – nés dans la première moitié du XXe siècle sont largement
issus de ces anciens syncrétismes. Ces religions ont également migré avec les
populations déportées, de l'autre côté de l'Atlantique. Elles ont donné lieu,
notamment à Cuba et à Haïti, à des cultes créoles largement inspirés de leurs
origines africaines, même si elles adoptent une forme plus ou moins
catholicisée. Le Musée Dapper présente d'ailleurs un grand autel réalisé à Cuba
par un officiant du Palo monte afro-cubain où le visiteur retrouvera
quelques-unes des formes venues du bassin du Congo.
Emmanuel de Roux (Trésor du Web)