Ne-Kongo.net Politique Congolaise 8/2004
Août 2004 Le ministre sortant des Affaires étrangères s'est confié hier au Potentiel

A. Ghonda : « L'Une des causes de la ruine du pays réside dans le choc des ambitions irréconciliables »

* « Ma tâche, en qualité de ministre d'Etat, ne consistait pas à exécuter les ordres et desiderata d'une composante, fut-elle la mienne »

* « J'ai adhéré au Mlc parce que je me reconnaissais dans les idées et les convictions défendues par ce mouvement »

M. Antoine Ghonda Mangalibi, ministre sortant des Affaires étrangères de la République démocratique du Congo, a accordé hier une interview exclusive au journal Le Potentiel. C'est, en fait, la première sortie politique après son départ du gouvernement, le 22 juillet 2004.

Détendu dans un salon douillet de sa résidence privée de Gombe, moulé dans un élégant ensemble d'été, M. Ghonda a répondu sans détours aux questions du Potentiel.

« Cela a été un honneur et un privilège pour moi de servir le pays, au sein du gouvernement de la transition en qualité de ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale pour le compte du Mlc ». Tels sont les sentiments que M. Ghonda a exprimés, en réponse à une question sur son limogeage du gouvernement.

Optimiste sur l'avenir de la Rdc, M. Ghonda soutient que les autorités congolaises ont « le devoir de réussir la transition » en s'attelant à réaliser les objectifs essentiels qu'elles se sont assignés dans l'Accord global et inclusif.

« Je ne suis pas parmi les adeptes de la prédestination, car l'une des causes de la ruine du pays réside justement dans le choc des ambitions irréconciliables, tant certains se croient investis d'un destin national », a-t-il martelé.

« Défendre les intérêts vitaux de la nation » Le Potentiel : Excellence, vous venez de quitter le Gouvernement dans des circonstances politiquement tumultueuses. Quel sentiment ressentez-vous aujourd'hui une dizaine de jours après la séance de remise et reprise, le 22 juillet avec votre successeur?

Antoine Ghonda : Je me sens tout à fait en harmonie avec moi-même et surtout avec ma conscience. Il ne peut d'ailleurs en être autrement, au regard de la situation du pays, des millions de concitoyens qui mesurent sans doute l'ampleur des défis auxquels la nation est confrontée et face auxquels précisément le sort d'un individu ne peut peser autant.

Du reste, j'ai le privilège énorme de continuer à jouir du soutien et de l'affection des miens, parents, amis et simples citoyens qui me font l'honneur de leur estime. Alors, pour me résumer, je me sens très bien.

LP : Beaucoup de choses ont été dites autour de votre limogeage. Mais, de votre point de vue, quelle pourrait en être la cause principale ?

A .G. : Je ne sais pas si l'on doit parler de mon départ du gouvernement en ces termes de cause. Il y a un chef d'Etat africain qui a dit en son temps : « la vérité vient d'en haut tandis que la rumeur vient d'en bas. » De prime abord, il faut souligner que c'est dans l'ordre normal des choses, au regard notamment des attributs conférés aux composantes et entités dans l'Accord global et inclusif. Cela a d'ailleurs été un honneur et un privilège pour moi de servir le pays, au sein du gouvernement de la transition en qualité de ministre des Affaires étrangères et de la Coopération Internationale pour le compte du Mlc. Même s'il est vrai que certains ont cherché et chercheront encore à gloser sur les raisons de mon départ. Cependant, laissez-moi souligner un certain nombre de choses : la diplomatie et les relations internationales d'un Etat ne se définissent nullement dans les états majors des partis politiques et, de ce fait, ma tâche en qualité de ministre d'Etat ne consistait pas à exécuter les ordres et desiderata d'une composante, fut-elle la mienne. Je voudrais aussi dire que, dans la configuration politique actuelle, il peut se comprendre qu'il y ait des divergences de vues concernant la diplomatie du pays, mais un ministre des affaires étrangères a l'obligeance d'exprimer et de défendre des positions qui reflètent l'intérêt national ou les intérêts vitaux de la nation. Dans ce contexte et compte tenu des prétextes allégués par certains pays pour justifier la guerre, mon souci a été d'ouvrer en faveur de relations de bon voisinage et de coopération tel que stipulé dans l'Accord global et inclusif, mais en veillant à préserver la dignité du peuple congolais et les exigences du respect mutuel et d'égalité qui fondent les relations entre Etats.
Il se peut que je n'aie pas la même conception que d'autres. Et pour cause ; mon seul souci a été comme je viens de le mentionner, la dignité et l'intérêt du peuple congolais. En revanche, je ne suis pas de ceux qui ont besoin de base arrière et qui, de ce fait, sont prêts à toutes les compromissions pour assouvir de basses ambitions.
« Nous avons le devoir de réussir la transition » LP : Certaines sources ont évoqué notamment l'incompétence et l'inefficacité pour justifier votre départ.
A.G. : Il y a une axiome de droit qui dit : « pour connaître le coupable, il faut chercher à qui le crime profite. » Vous parlez de justification, vous pouvez faire votre propre religion. Cependant, dans l'architecture institutionnelle, le supérieur hiérarchique normal du Minafet, c'est le Vice-Président en charge de la commission Défense et Sécurité et le chef de l'Etat.
Je vous suggère peut-être de leur poser la question. Plus sérieusement, j'ai la conviction qu'il ne saurait y avoir une véritable politique diplomatique d'un Etat tel que notre pays qui s'hasarderait à obéir à des intérêts partisans et particularistes. Des débats et confrontations de vues peuvent naturellement et légitimement avoir lieu dans certaines instances - l'Assemblée Nationale et le gouvernement par exemple, mais une fois des orientations et une vision dégagées sous l'impulsion du Président de la République, il s'agit pour le Minafet de les défendre, dès lors qu'elles sont conformes à l'intérêt national. En attendant que vous puissiez, au besoin, m'indiquer l'appréciation que la population surtout à l'Est du pays, la commission politique défense et sécurité et le Chef de l'Etat se font de mon travail, je dirais juste une chose : dans un schéma institutionnel tel que résultant de l'Accord Global et inclusif, on gagnerait énormément en cohésion, harmonie et solidarité gouvernementale en s'assurant que chaque animateur de la transition se limite à ses attributions. Les déclarations intempestives et les engagements que certains prennent au nom du pays sans concertations préalables peuvent gravement desservir le pays.

LP : N'avez-vous pas l'impression qu'il y aurait eu en jeu d'autres considérations d'ordre géopolitique ?

A.G. : Franchement, je ne sais et je ne souhaite pas m'aventurer dans des spéculations. Comme je l'ai dit tantôt, j'ai essayé de m'acquitter de mes responsabilités en me laissant guider par l'idée que je me fais des intérêts supérieurs du pays et de la dignité du peuple congolais. Maintenant qu'il y ait d'autres considérations qui puissent entrer en jeu, je ne le sais pas. Néanmoins, notre pays est dans une situation particulière : nous avons le devoir de réussir la transition en nous attelant à réaliser les objectifs essentiels que nous nous sommes assignés dans l'Accord Global et inclusif. En même temps, la perspective des élections conduit à certains positionnements. Avouez qu'il serait sans doute dommage que le besoin de positionnement et les ambitions personnelles et partisanes prennent le dessus sur les exigences d'aboutissement heureux de la transition.
« L'opinion ne s'interroge pas sur mon départ mais plutôt sur le combat général que nous menons tous ensemble . »

LP : Parmi les réactions enregistrées après la publication du décret présidentiel vous démettant de vos fonctions de ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, celles des étudiants et des Ne Kongo, dont vous êtes originaire, ont suscité des interrogations dans l'opinion publique. A quoi assimilez-vous ces mouvements d'humeur ?

A.G. : Il est dommage de vouloir retenir seulement les mouvements d'humeur des étudiants et des Ne Kongo par rapport à la réaction de la majorité des congolais tant au niveau national qu'international. Je crois fermement que les enjeux de l'heure, et la gravité de la situation politique de notre pays surtout à l'Est où il y a eu des pertes en vie humaines au-delà de trois million de personnes, que l'on puisse s'aventurer à vouloir travestir l'histoire en limitant l'éveil de conscience de toute la population congolaise par rapport à un groupe ethnique ou bien même par rapport à une couche sociale estudiantine. Emile Zola l'a bien dit : « Il n'y a de justice que dans la vérité ; Il n'y a de bonheur que dans la justice ; la vérité est en marche et rien ne pourra l'arrêter.. »
L'opinion ne s'interroge pas sur mon départ mais plutôt sur le combat général que nous menons tous ensemble pour nous libérer véritablement des humiliations extérieures. Il y a eu des réactions à Bukavu, Lubumbashi, Kisangani, Matadi, Bruxelles, Londres, Washington, Paris, Kinshasa etc.

LP : Après cet épisode de votre vie politique, comptez-vous poursuivre votre mission de président fédéral du MLC pour la ville de Kinshasa ?

A.G. : Vous savez, j'ai adhéré au Mlc parce que je me reconnaissais dans les idées et les convictions défendues par ce mouvement. Ces idées et convictions, qui faisaient la singularité du Mlc par rapport à d'autres mouvements rebelles, je continuerai à les défendre. Que je puisse continuer à le faire au sein d'un parti politique ou en dehors importe peu. Mon seul souci est de continuer à mobiliser nos concitoyens désireux de combattre les anti-valeurs tant décriées et d'ouvrer à la réhabilitation d'un Congo debout.
Toutefois, j'ai lu dans la presse comme tout le monde que certains individus au sein de la fédération avaient demandé mon départ de la fédération, mais jusqu'à présent personne ne m'a notifié officiellement de mon éviction du parti, ni de la fédération.
« Je me tiens disposé à servir l'Etat et la Nation »

LP : En tant qu'homme politique, vous devriez avoir quelques projets d'avenir. Peut-être la création d'un parti politique où vous défendriez vos idées ?

A.G. : Naturellement, j'ai beaucoup de projets en tête. En toute hypothèse, j'entends ouvrer de toutes mes forces à l'effort de réconciliation et de reconstruction nationale. Et je le ferai en m'efforçant de mobiliser toutes les couches de la population à cet effort. Au demeurant, le service de l'Etat est un sacerdoce. Donc mon engagement reste total et je me tiens disposé à servir l'Etat et la nation là où ma contribution sera requise. Je ne suis pas parmi les adeptes de la prédestination, car l'une des causes de la ruine du pays réside justement dans le choc des ambitions irréconciliables, tant certains se croient investis d'un destin national, d'où un certain penchant à brimer leurs semblables au nom de ce destin.

Propos recueillis par Angelo Mobateli