Existe-t-il une corrélation entre la division du travail qui caractérise les dieux que l'on appelle "païens" et le principe de partage du pouvoir qui est la marque de la culture politique démocratique si éminemment désirable ? Je fais allusion ici à l'élément participatif qui s'oppose à la monopolisation du pouvoir, et je mets bien sûr l'accent sur des questions d'ordre sociologique et non pas tant d'ordre religieux.

Qu'est-ce qui pousse une partie de l'humanité à répartir de façon égalitaire sa réification de l'expérience, de l'intuition, des notions d'essence, inspirées de la réalité matérielle, alors qu'une autre partie de l'humanité investit tout cela dans une forme unique de représentation ? En bref, qu'est-ce qui pousse l'homme à créer des mythologies opposées : soit démocratiques, soit autocratiques ? Peut-on assimiler l'une de ces constructions au progrès et l'autre à la régression ?

Tout dépend de notre prédisposition à considérer le pouvoir comme un produit de base ordinaire ou bien comme le cour d'un mythe.
Dans ce dernier cas, nous pouvons évidemment nous faire l'écho des religions qui déclarent d'un ton sentencieux que tout pouvoir vient de Dieu, Allah ou Yahweh - ou son équivalent local, selon la partie du monde où nous nous trouvons.

A partir de cette conviction, n'importe quel individu charismatique ou suffisamment ambitieux peut se présenter comme le porte-parole et le bénéficiaire de ce pouvoir. Les méthodes peuvent varier, mais le résultat est toujours le même. Certains de ces individus adoptent une attitude humble : "Nous ne sommes que les exécutants de la volonté de telle ou telle divinité", proclament-ils.

D'autres se comportent avec une brutalité éhontée : "Nous avons reçu une onction divine et cela suffit à fonder notre
légitimité."

Afin de prévenir toute contestation, les esprits les plus éclairés de la société qui est l'enjeu du pouvoir sont éliminés physiquement, à cause de ce qu'ils représentent, mais surtout pour les empêcher de partager avec d'autres l'autorité que leur confère leur intelligence. Des centaines, voire des milliers de personnes, parfois la fine fleur de la jeunesse, sont torturées et exécutées, comme on peut le constater dans certaines théocraties actuelles, dont la population - ne l'oublions pas - s'efforce désespérément de limiter le mandat dévorant de la clique spirituelle au pouvoir.

Si seulement de tels individus ambitieux avaient la franchise de déclarer : "C'est le pouvoir que nous voulons, le pouvoir absolu qui ne tolère aucun partage ! Nous ne pouvons nous réaliser en tant qu'individus qu'en prenant le contrôle de la vie des autres, de leurs relations personnelles, de leur comportement social, en fait de leur pensée même !" Mais, au lieu de reconnaître la réalité, ils évoquent l'autorité intangible de l'Esprit suprême, dont les décrets leur sont transmis directement par télépathie ou par des réseaux secrets de satellites, par des émissions codées, déchiffrables seulement par les Elus. Ceux qui remettent en cause l'authenticité de ces transmissions se rendent coupables de diffamation envers cet Esprit divin dont les porteurs du message se sont autoproclamés les défenseurs - et les exécuteurs des basses ouvres.

En revanche, on ne trouve pas d'exemples - ou si rares qu'ils constituent une aberration rapidement réprimée - dans l'histoire des religions que j'appelle "invisibles", et dont la religion yoruba n'est qu'un exemple, de dirigeants qui essaient de revendiquer le monopole du pouvoir pour des raisons divines. Ni la tradition orale ni l'histoire écrite ne portent la trace d'un monarque yoruba qui dise que son pouvoir provient uniquement d'Osun, d'Obatala ou de Sango, d'Esu, d'Ogun ou d'Orisa oka. C'est le charme du partage du pouvoir - mon Sango a obtenu l'autorité contre ton Obatala -, ce n'est donc même pas la peine d'y penser !

Et si vous choisissez d'invoquer l'autorité du premier d'entre ces dieux, Olodumare lui-même, alors se manifeste l'arbitre, Orunmila, la voix de la divination, à laquelle dieux et mortels ont accès, quelle que soit leur place dans l'une ou l'autre hiérarchie.

Pour ceux qui choisissent de s'inspirer des religions dont la mythologie est organisée selon un modèle dans lequel le pouvoir provient d'un consensus communautaire, le pouvoir est une réalité palpable et accessible, et non pas le produit d'une élaboration mythique.
C'est de l'intérieur de telles communautés que la critique du pouvoir, d'où qu'elle vienne, se manifeste, sous la forme d'un de ces produits de base, partagé comme tous les autres produits élaborés par la communauté, sous l'égide de la sagesse fondamentale yoruba : "La réussite d'un seul individu ne fait pas la prospérité de toute la communauté." La monopolisation du pouvoir entraîne la stagnation. Le sort de ceux qui transgressent le mandat communautaire est réglé d'avance : "Celui qui ne se fait à manger que pour lui-même connaîtra une mort subite et solitaire."

La liste est longue des aberrations historiques que nous pouvons évoquer pour rappeler à nos contemporains ce truisme de base.
Elle n'est pas close, hélas, et continue de s'allonger jour après jour.

Tout cela signifie-t-il que, selon moi, les religions monothéistes seraient à la base d'un penchant en faveur du gouvernement autocratique avec toutes les brutalités qui s'y rattachent? Pas tout à fait, mais on ne peut s'empêcher de constater que, tout au long de l'histoire, et jusqu'au moment présent où les passions théocratiques s'affrontent dans une compétition globale, les religions monothéistes ont laissé derrière elles une trace sanglante. Nous pouvons avancer sans aucune exagération qu'elles ont a priori une lourde responsabilité devant le tribunal de l'humanité.

Bien malin qui parviendra à distinguer la part du divin de celle des choses de ce monde dans ce mélange subtil qui n'est pas seulement lié par la mythologie. L'expression "le parti de Dieu" est entrée dans le vocabulaire politique mondial, utilisée telle quelle, sans aucun sens de l'impiété ou du ridicule. Illustration de l'union éternelle du sublime avec le ridicule, l'un des plus célèbres dictateurs africains a même essayé de réaliser la fusion entre le royaume de Dieu et celui des hommes en décrétant que, chaque jour, les programmes de la télévision nationale commenceraient et se termineraient par une image de sa personne, émergeant d'un arrière-plan de nuages, censée évoquer de façon un peu fruste La Création du monde de Michel-Ange, le tout au son de l'hymne national ! Sa table de festins, à laquelle il présidait solitaire, s'étendait du Congo à Paris et Bruxelles, et pourtant sa triste fin de vie dans la solitude de l'exil n'est-elle pas une illustration littérale de l'odaku ? Les dieux du partage semblent parfois faire un long somme, mais ils ne sont jamais complètement endormis.

Naturellement, ces gouvernants ont été des victimes tout autant que des méchants. En découvrant des cultures dont ils avaient eux aussi des leçons à apprendre, les colonisateurs ont choisi de bouleverser l'élément démocratique qui sous-tendait la structure de la royauté en faisant des rois africains leurs propres instruments de gouvernement dans le cadre du système de "gouvernement indirect". Les rois n'étaient plus désormais responsables devant leurs conseils des chefs, et donc, par cet intermédiaire, devant le peuple, mais devant un roi ou une reine habitant de l'autre côté des mers et vivante réplique du dieu blanc.

Le roi fut réduit au rang de simple agent local de forces extérieures, assurant l'exercice du pouvoir mais pas de l'autorité, car une autorité procède de quelque chose alors que le pouvoir est seulement attribué ou volé. Le roi cessa d'être "ekeji orisa", le compagnon des dieux du partage, pour devenir, en toute autocratie, le vecteur du principe monothéiste. Ce fut le début de la destruction de la société traditionnelle. La culture de la participation et du partage céda la place à
l'aliénation.

Les héritiers modernes des mutations de la royauté avalèrent tout rond la nouvelle éthique et présentèrent le passé récent perverti comme le modèle authentique de gouvernement traditionnel. On pouvait s'attendre aux conséquences qui découlèrent de cette situation : les unes après les autres, les sociétés à la destinée desquelles présidaient ces nouveaux dirigeants furent frappées de stagnation et d'atrophie.
Certains de ces hommes, il est vrai, connurent la rétribution qu'ils méritaient : "Ils mangèrent tout leur bien et moururent dans la misère" ; mais non sans avoir enfoncé le clou fatal dans un système organique marginalisé et laissé à sa place une culture fondée sur la prédation et le mal.

Les luttes auxquelles on assiste aujourd'hui dans de nombreuses sociétés qui ploient, étouffées, sous la domination séculière et théocratique sont motivées par le désir de retrouver l'éthique de la participation. Le pouvoir n'est qu'une banale marchandise sociale. Nous pourrions être plus mal inspirés qu'en le confiant à la bonne garde des orisa, les dieux de la morale et du partage.

Traduit de l'anglais par Jean-Paul Constantin. Ce texte est extrait d'une intervention au cours du 7e Forum international de l'Académie universelle des cultures (Paris, 25-26 novembre).

Wole Soyinka est écrivain (Nigeria), Prix Nobel de littérature 1986.

POINT DE VUE: La saveur du partage, par Wole Soyinka, LE MONDE /17.12.03
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