Le premier souvenir
A l'occasion d'une séance du cours d'économie du tiers monde
que j'enseignais en troisième graduat en sciences économiques
à l'Université de Kinshasa, j’avais posé la question
suivante à mon auditoire :
La croyance en l'existence du sorcier aurait-elle un lien avec l'économie
?
L’auditoire était partagé en deux :
1) Pour les uns, l'économie, qui privilégie la rationalité,
n'a rien à voir avec la croyance en l’existence de la sorcellerie.
2) Pour les autres, les acteurs économiques qui croiraient aux effets
maléfiques imputables au sorcier pourraient voir leurs choix affectés
par une telle croyance.
Le deuxième souvenir
A l'occasion d'une conférence sur le « développement humain
» que j'avais été invité à donner au Grand
Séminaire de Mayidi dans le Bas-Congo, j'avais évoqué
le cas imaginaire décrit ci-dessous. Imaginons le cas d'un grand séminariste
ne kongo gravement malade qui verrait surgir un neveu venu tout droit du village
qui lui dirait :
- « Oncle, te souviens-tu que lors de ton dernier voyage au village,
le chef de notre famille t'avait demandé de lui acheter une lampe «
Coleman » ?
- « Je m’en souviens » répondit l'abbé.
J'avais ensuite posé la question suivante à mon auditoire :
Messieurs les abbés, combien parmi vous achèterez la lampe «
Coleman» tant convoitée par le chef de famille ?
La majorité des membres de mon auditoire avait levé le doigt
pour me faire comprendre qu'ils achèteraient la « fameuse »
lampe.
Vous devinez ma réaction ?
Je m'étais écrié : Même vous les abbés,
qui êtes censés exorciser vos fidèles, vous avez peur
du sorcier de votre famille.
J'avais ensuite souligné : La croyance en l'existence de la sorcellerie
fait partie de notre univers mental. La religion judéo-chrétienne
comme toutes les religions non-traditionnelles sont des produits d'importation
au même titre que la boîte de sardines, la chaîne musicale
stéréo, le frigo, le français, l'anglais, etc.
Moralité
L'Afrique est écartelée entre la tradition et la modernité.
Faute de savoir ce qu'elle est vraiment, elle navigue sans boussole sur une
haute mer agitée. La « globalisation des marchés »
aidant !
Et si la boussole était notre ethno-culture ?
Encore faudrait-il trier pour prendre dans notre ethno-culture ce qu'il y
a de positif et puiser dans d'autres cultures ce qu'il y aurait de positif.
Le développement humain en Afrique en général et au Kongo
en particulier pose le problème que je pourrais désigner par
cette expression : « une indigestion due au fait que nous avons la propension
de manger à tous les râteliers. »
Tant que les Africains en général et les Kongo en particulier
n'auront pas retrouvé leur âme, leur indigestion va les maintenir
dans un méli-mélo des systèmes qui hypothéquera
avant longtemps le développement humain parmi eux.
Kioni kia Bantu