Plaidoyer pour le Lari

 

Il convient de prime abord de se débarrasser de ce sentiment injustifié, pernicieusement inculqué à certains d’entre nous que parler lari en public est synonyme de tribalisme, d’intégrisme ou d’hégémonisme. Ces accusations savamment entretenues ne trouvent leur justification dans aucune loi de la république. Elles témoignent de la perfidie des accusateurs qui expriment là en réalité un tribalisme anti-lari. Laissons à certains le bénéfice de l’ ignorance qui comme chacun le sait n’est pas une excuse. Ont-ils connaissance du plurilinguisme de nombreux pays européens ou se pratiquent plusieurs langues régionales dont certaines sont officielles et enseignées. Citons en exemple pour la France, la Belgique et l’Espagne, les langues suivantes : breton, corse, basque, alsacien, créole, flamand, catalan, aragonais... L’Afrique du Sud reconnaît une dizaine de langues nationales. L’exemple de nombreux états prouvent que le plurilinguisme n’est pas la fin d’une nation. Il ne s’oppose pas non plus à l’édification d’une nation unie et prospère au Congo, qui n’est pour l’heure qu’un conglomérat de groupes sociaux qui au gré des événements s’identifient ou se rassemblent sur des bases ethniques, tribales ou régionales. Reconnaissons-le par honnêteté intellectuelle et sans arrière pensée malsaine. En outre, les sociologues ne disent-ils pas que la résolution des conflits issus des différences culturelles passe par la reconnaissance des identités culturelles et non pas forcément par le métissage et encore moins par le «mono-culturalisme» imposé.

Les kongo-lari et la langue lari

Les  propos de cet article sont extraits du livre de Jean de Dieu NSONDE intitulé « Parlons kikongo ; Le Lari de Brazzaville et sa culture » paru aux éditions L’ Harmattan en 1999. Butsiele vous en recommande la lecture. Les trois premiers chapitres aident à comprendre les origines du peuple et de la langue lari en les situant dans l’aire géographique et historique kongo. Suivent, quelques règles de grammaires et un lexique bien utile à tous ceux qui (honte à nous), ne peuvent formuler une  ou deux phrases en lari sans y inclure un mot de français.

        Le terme de lari représente une sorte d’énigme historique dans la mesure où son usage ne s’impose qu’au cours du 20ème siècle. Auparavant, jusqu’à la fin du 19éme siècle, tous les habitants de la sous région s’appellent kongo. Aucune source antérieure n’évoque le terme de lari, alors même que la plupart des noms sont attestés par des indices nombreux et différents, parfois dès le 15ème siècle.

        La langue lari est un frère génétique des autres parlers kongo. L’intercompréhension est donc parfaite avec le Kisundi des districts de Mindouli et Kindamba, le Kikongo de Boko, et dans une moindre mesure avec le Kintandu du Congo-kinshasa. 

        Le lari présente de nombreux atouts par sa  place dans la plupart des secteurs de la vie nationale, le poids démographique des locuteurs, son aire d’utilisation et le dynamisme socioculturel de ces derniers. De langue vernaculaire, le lari est en passe de devenir une langue véhiculaire à Brazzaville, à Pointe Noire et dans un certain nombre de localités du sud-ouest du pays. Sur un plan strictement linguistique, ce parler tend à intégrer et à uniformiser de nombreuses formes lexicales ou structurelles utilisées par les autres Kongo. L’évolution interne de la langue concourt donc à en faire une véritable langue véhiculaire compréhensible et utilisable par l’ensemble des originaires du Pool et accessible à d’autres habitants du pays. Il est courant de voir d’autres congolais apprendre et utiliser cette langue ; Bembé, Kamba (populations apparentées) bien sur mais aussi des Téké ou des Mbochi.

        Sur le plan démographique, en termes de locuteurs, la grande majorité des Kikongophones du pays constitue, de fait un ensemble qui parle ou comprend le lari, si l’on y ajoute les Sundi et les kongo du district de Boko, voire de nombreuses populations citadines issues du Niari, de la Bouenza et de la Lékoumou. A Brazzaville, on peut estimer le nombre de locuteurs lari à près de la moitié du million d’habitants. A Pointe Noire, on passe à une position de minorité active dans l’ensemble de la ville, même si celle-ci représente une forte proportion des habitants dans les quartiers de Ntié-tié et de Mpaka.

        Le dynamisme sociolinguistique des locuteurs du lari peut se comprendre si l’on évoque le rôle historique de deux phénomènes qui ont participé à l’émergence d’une conscience lari contemporaine : d’abord celui du souvenir  prestigieux et glorieux de l’ancien Etat du Kongo dia Ntotéla, patrimoine commun à toutes les communautés kongo, sujet d’orgueil et de fierté ; ensuite un passé récent de résistance contre la colonisation. Cela s’est traduit par des formes de désobéissance passive à l’autorité coloniale française. Prenant comme prétexte le refus général des lari de payer une cotisation obligatoire de 3 francs en 1939, le gouverneur général Boisson déclenche contre eux une brutale et sanglante répression. Les enfants lari sont exclus de toutes les écoles, les prisons s’emplissent de femmes et d’hommes présumés suspects, on déporte de nombreux chefs coutumiers et beaucoup de villages subissent les exactions des troupes coloniales. Ces événements dramatiques et discriminatoires joints aux persécutions contre la figure emblématique d’André Matsoua et de ses sympathisants, cristallisent véritablement la conscience lari.

        A l’heure où l’omniprésence officielle du français s’impose en Afrique, peu de langues résistent aussi vigoureusement que le lari. Et pour cause : il est littéralement porté par les sentiments évoqués plus haut. C’est ainsi que le locuteur de cette langue n’hésite pas à l’utiliser partout, non seulement dans un cadre privé, familial, mais aussi à l’extérieur dans le quartier, au marché, dans les administrations publiques, dans la création musicales, jusqu’à l’étranger. Pour de nombreux locuteurs, son usage va au-delà des besoins de la simple communication ; il s’agit véritablement d’un acte d’affirmation identitaire, de manifeste culturel, au même titre que la consommation du pain de manioc, le fameux yaka que tout lari véritable se doit de consommer et de faire apprécier…

Textes sélectionnés par Massamba Keta, avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Pour en savoir plus, lire Jean de Dieu NSONDE Parlons Kikongo ; le lari de Brazzaville et sa culture, édition l’harmattan.

Pour apprendre la langue et la culture kongo s’adresser au CIRECK, bâtiment B45 à côté de l’entrée de l’ex-fac des sciences ; BP 1486 Brazzaville, tel : 810378.